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LA MUSIQUE À L’ÉCOLE, ENQUÈTE SUR SON ENSEIGNEMENT

En février 2011, le magazine Télérama avait lancé une enquête sur les conditions de la pratique musicale à l’école. A sa parution, l’article avait soulevé par mal de réactions. Qu’en est-il à l'heure actuelle ? Économiquement, la France patauge toujours et vit dans l’incertitude d’un lendemain plus enchanteur. Il est fort à parier que le compte-rendu retranscrit en grande partie ci-dessous soit encore d’actualité. À vous de juger…


LA MUSIQUE EN FRANCE : ÉTAT DES LIEUX

Que représente la musique dans le paysage culturel français ? Si peu. Tout au plus un art d’agrément. Dans les écoles, la musique est réduite à la portion congrue, une heure par semaine tout au plus, soit moitié moins que chez nos voisins allemands ou anglais, par exemple, qui profitent d’autant plus de cette aubaine qu’ils possèdent une pratique instrumentale et surtout chorale obligatoire. Le résultat est simple : à la sortie du collège et de la classe de troisième, l ‘élève français lambda ne sait quasiment rien de la musique, le b.a-ba des sept notes en clé de sol, peut-être quelques repères dans l’histoire et une poignée de noms de compositeurs majeurs. Les plus avancés pourront citer certaines grandes œuvres, les situer dans le temps et au sein des grands mouvements artistiques, mais c’est à peu près tout.

D’où vient cette carence dans notre enseignement ? Enquêter sur cette question, c’est hélas se heurter au mur élevé par le « devoir de réserve » des fonctionnaires. Le mur, aussi, du « principe de précaution » : chaque interlocuteur – intervenant extérieur, maître, professeur, chef d’établissement, inspecteur… - doit en permanence prévenir sa hiérarchie des entretiens qu’il accorde et dans quel but. Heureusement, dans les faits, tout le monde parle sans détour de son métier. A condition,,, de ne pas être cité !

Commençons par les plus hautes instances, celles qui décident les programmes, gèrent les aléas de la discipline, définissent dans les grandes lignes la politique à suivre.

Vincent M. est le M. Musique de l’Éducation nationale. Il occupe les fonctions d’inspecteur général et il est à ce poste depuis 1999. Vincent M. affirme haut et fort que le temps où l’enseignement musical relevait du n’importe quoi est révolu, cette époque où les malheureux élèves étaient contraints de s’époumoner à souffler à qui mieux mieux dans les pipeaux démocratiques…

Désormais, l’école doit éduquer l’élève à la perception de la musique, l’entraîner dans l’appréciation non seulement de la musique, mais de l’organisation du bruit et des sons. Elle doit surtout aider à construire une culture, apprendre à distinguer les caractéristiques d’une musique par rapport à une autre, au besoin même à les hiérarchiser.

Dans l’idéal, un élève à la fin de la troisième devra être capable de faire la différence entre une œuvre du Moyen Age et une symphonie romantique allemande ou une page contemporaine… Et surtout, il disposera de clés pour échapper à la pression des musiques populaires, purement commerciales, dont il est abreuvé à longueur de journée.

En septembre 2008, le ministre de l’Éducation nationale de l’époque Xavier Darcos, avait signé plusieurs conventions avec les grandes institutions musicales : les Jeunesses musicales de France, la Cité de la musique, l’IRCAM, etc. Le but : accueillir les élèves au concert, accompagner les enseignants en leur proposant des outils pédagogiques, participer à des émissions, et au besoin les concevoir, etc.

Obligatoire de l’école maternelle à la fin du collège, l’éducation musicale reste pourtant un casse-tête. À l’école primaire, le professeur des écoles n’est pas tenu d’assurer personnellement l’heure hebdomadaire. Lorsqu’il a passé le concours de recrutement, l’épreuve de musique est devenue facultative. Il peut aujourd’hui se faire aider par des intervenants extérieurs, issus des centres de formation des maîtres avec un solide niveau de pratique musicale.

Ces intervenants (2 000 environ dans toute la France) peuvent être recrutés par les collectivités locales, qui les affectent où le besoin s’en fait sentir. Certaines villes comme Paris se sont dotées depuis 150 ans de leur propre corps d’enseignants spécialisés pouvant venir travailler à côté du maître. Il ne faut pas oublier non plus les intervenants au statut d’animateur plutôt que de musicien, placés sous l'égide des Centres musicaux ruraux (CMR).

Le travail d’accompagnement artistique et musical se poursuit au collège pendant 3 ans, grâce à 8 000 professeurs qui ont fini par gagner, au milieu des années 70, le même statut que celui des enseignants de disciplines réputées plus « nobles » puisqu’ils peuvent être titulaires du Capes, soit de l’agrégation. S’ils sont agrégés, ils effectuent 15 heures de cours par semaine, avec un maximum de 18 heures pour les titulaires d’un Capes et une heure obligatoire de chant choral.

Au Lycée, l’enseignement musical devient facultatif, même si la musique attire de nombreux élèves (55 000) dans des classes à projet artistique ou culturel orientées vers la musique. Plus de 2 000 classes à horaires aménagés proposent ainsi à 15 000 écoliers ou collégiens d’approfondir le chant ou la pratique instrumentale.

Pour être complet, signalons l’existence de 22 000 chorales scolaires, accueillant la bagatelle de 570 000 chanteurs en herbe. Voilà pour les chiffres et la théorie.


LA MUSIQUE SUR LE TERRAIN

Sur le terrain, la réalité n’est pas aussi rose. « Au ministère, ils planent complètement. », explique Louise G., professeur de musique. Sur le point de prendre sa retraite, elle évoque avec soulagement « la fin d’un cauchemar ». La dégradation constante des conditions de travail, les classes surchargées avec des enfants de plus en plus en difficulté et sans motivation aucune ; la triple pression exercée à la fois par sa hiérarchie (« pas de vagues, s’il vous plaît »), les parents d’élèves (« comment, mon fils n’est pas un génie ? ») et les élèves eux-mêmes, qui profitent souvent du cours de musique pour se mettre en roue libre.

Françoise P, titulaire de l’un des premiers Capes : « J’ai rapidement compris la folie que représentait le métier : ignorance, sinon mépris de la part des collègues, aucune possibilité de travailler en équipe et de concevoir des projets communs, chahut incessant de la part des élèves, dévalorisation permanente de la discipline…Progressivement, je me rendais à mes cours en traînant les pieds. Jusqu’à ce que, logiquement, je flanque ma démission. C’était ça ou la dépression nerveuse… »

Cette situation de stress professionnel, la plupart des enseignants la connaissent bien. Plus ils sont âgés, plus ils expriment leur incompréhension – et leur souffrance psychique et physique – face à un système qui prend l’eau de toute part à cause des incohérences de la politique – pas seulement musicale – à la française.

Tous les rapports sont formels. Depuis les années 1970, notre système éducatif, qui était le meilleur du monde, s’enfonce lentement. Et à l’heure des réaménagements en tous genres, les enseignants de musique sont dans le collimateur. Ils ont de moins en moins de moyens – sauf dans les établissements classés en zone d’éducation prioritaire (ZEP), où le parc d’instruments et le matériel sont renouvelés.

Par comparaison : le lycée Montaigne, établissement chic de la rive gauche à Paris possède tout juste un piano, alors qu’au collège Louise-Michel de Clichy-sous-Bois, classé en ZEP, on trouve 8 pianos, 12 djembés, d’autres percussions… et une professeur de musique comblée, fer de lance d’une équipe pédagogique soudée.

Mais si l’école a changé, les élèves aussi. « Instables, incapables de fixer leur attention, peu enclins à l’effort. », diagnostique Carole B., professeur de musique qui a roulé sa bosse aussi bien dans les ZEP de banlieue que dans les collèges des beaux quartiers parisiens. Plus que jamais, on peut parler d’une école à deux vitesses, où l’écart se creuse entre l’établissement d’élite et « garderies » d’enfants laissés-pour-compte, les fameuses « fabriques du crétin » de Jean-Paul Brighelli (1)

Beaucoup de professeurs heureusement refusent de baisser les bras. Ils ne luttent plus contre l’ignorance, mais contre la bêtise d’une démocratie qui méprise les arts. Dans le domaine de la musique et des arts plastiques, tout est laissé aux initiatives des professeurs et que rien ne change vraiment. Réalité qu’aucune loi (celle du 6 janvier 1988, par exemple, rendant théoriquement obligatoire les disciplines artistiques dans les programmes comme aux examens, jamais appliquée faute de moyens), qu’aucun plan de relance (Tasca-Lang en 2000, Fillon-Donnedieu de Vabres, en janvier 2005, pour ne citer que les dernières en date), qu’aucune directive ministérielle n’ont été capable de combattre. Comme si la France devait éternellement rester ce qu’elle a toujours été dans le domaine musical : le cancre de l’Europe.

par X. Cavalerie

(1) La pratique du crétin, de Jean-Paul Brighelli – édit. Jean-Claude Gawsewitch (2005)

MON AVIS PERSONNEL

Il est regrettable qu’une fois de plus la vision de l’enseignement musical à l’école (et de l’enseignement artistique tout court), ne soit analysée qu’à travers les réactions de quelques instances officielles et des fonctionnaires de la musique. Cette analyse est incomplète et faussée en ne tenant pas compte des expériences et du vécu des autres structures d’enseignements (association, école privé) et professeurs indépendants. Ces derniers auraient eu beaucoup de choses à dire, car c'est souvent eux qui récoltent les laissés-pour-compte.

Les commentaires développés dans cet article sont connus depuis très longtemps par la plupart des pédagogues. Déjà, dans le milieu musical professionnel des années 70 – celui des artistes, qui représente finalement l’exécutif de ce qui est fabriqué en amont -, la rumeur soulignait l’incapacité des professeurs de musique à susciter l’intérêt et la curiosité des enfants, tandis que d’autres regrettaient que le ministère de l’Éducation nationale ne soit en mesure que de recruter des enseignants en manque d’imagination, c’est-à-dire des inadaptés ou dit autrement des mauvais. Car le nœud du problème repose sur cette évidence : considérer la musique d’abord comme un art, en tirer les conséquences, et redéfinir ses priorités.

L’enseignement de la musique doit toujours se positionner sur un plan pratique et répondre à l’évolution des mentalités. Si elle échoue sur ces terrains là, alors il n’y a plus rien à faire, et nous devrons toujours assister de façon impuissante à ce que dénonce Xavier Cavalerie dans son article.

À force d’être trop assujetti à de la performance, à des connaissances, le « feeling » si naturel et si souvent argumenté par les musiciens meurt. Et doit-on mourir à la musique parce qu’on est incapable de citer quelques œuvres, quelques grands compositeurs ou de chanter une chanson surgissant des profondeurs ? Certainement pas !

Normalement, le but de la musique à l’école n’est pas de former des musiciens ou des musicologues, mais de guider les pas des élèves vers un monde ouvert et où la communication (musicale) doit primer. Et si celle-ci est de mauvaise qualité, alors ne faut-il pas revoir la copie, quitte à faire tomber certaines barrières ou certaines idées préconçues et s’orienter vers d’autres objectifs. Le résultat, n’est-il pas la véritable priorité, la règle ? Depuis des années et des années nous sommes dans le constat, comme figés. Pas dans le résultat. Il serait temps de faire bouger les lignes et que nous nous posions les bonnes questions.

  par ELIAN JOUGLA (PianoWeb - 03/2011)
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